Allain presqu’île

Cher gamin vert,

Tu sais comme on peut ne pas désirer une journée qui se lève. Elle nous dilue dans une horloge stupide et crasse comme des flocons dans un caniveau. Comme des banquises. Pourtant celle-ci fait exception, je te conte là ma ferveur à l’encre de novembre, dernier jour avant le cadeau que tu t’apprêtes à déposer au pied du sapin des coeurs branchés sur le secteur.

Quand Auront Fondu Les Banquises justement… Comme tu fais ça bien mon pote ! Comment savais-tu dévoiler cet opus pile poil une semaine avant mon anniversaire ?! Mystère mystique de l’esthétique ? Orgasme du hasard ?

Allain Leprest

Allain Leprest

Alors je m’exalte. Je répette la nouvelle à tout le monde qui s’en fout; ça sert peut-être à rien mais c’est important. C’est mon point qui t’écrit serrant la plume, qui ponctue ma lettre et apostrophe les ignares. Hé ho ! Y’a un génie vivant là ! Ils ne semblent pas tous connaître la vie sur elle avec lui, la presqu’île Allain, celui avec deux ailes. Ils n’entendent pas le crépitement annoncé de la torche enflammée devant un rideau noir. Ton ombre chinoise, ton profil grec, ta voix râcleuse et tes mains racoleuses de mime discret, tes poumons de papyrus brûlé et tes mots caracoleurs, tout y sera-t-il ? Ton disque va-t-il me flinguer encore, accroché que je suis déjà au porte-manteau de tes hémistiches ?

Ah… ces mots. Brillants comme des galets de montagne. Ronds comme le foin dans les champs au couchant. Oui tu fais ça bien Leprest, debout dans ta gare d’où tu repartiras. Je vois passer mes trains dans les traits tirés de ton poignet, mes cuites et mes drames dans les écailles de tes mots saumons remontant le passé. J’ai une maison à Libourne-Sur-Oise depuis que tu chantes tes illusions, je lessive aussi ma fin au sel de ta mer louée comme un linceul, et t’as réveillé le loup à l’intérieur avec ta Colère.

Je me dis bien souvent que c’est pas la classe, piquer l’affiche à ton dernier concert comme une midinette, t’acheter cinq pavés de tes Chants du Soir… mais bon, c’est comme ça, j’ai une ligne permanente fichée dans ton réseau. J’ai une petite concession fleurie dans ton parterre d’admirateurs. Tu chantais quand je les quittais, je t’emportais quand elle partaient, je te fredonne quand j’en enterre quelques uns; alors si tes oreilles sifflent aujourd’hui dimanche, ce n’est pas qu’on persiffle. Je sifflotte un brin d’Allain entre deux averses.

Demain peut-être, je courrai t’acheter les banquises, ou me laisserai au délice d’attendre ta scène dans quelques jours. Ivresse à Ivry, chez toi, où givrent les matins froids et gît un sacré foutu orfèvre de la verve.

Te sentais-tu l’âme ambaumée aujourd’hui ? Je te devais bien ce sucre lent qu’on appelle un hommage; ça biture les égos, méfies-toi. Si ça prend sa place, tranquillement, vers ton fauteuil à bascule entre gitane et bordeaux, je l’aurai pas trop mal torché.

A la prochaine chique de verbe, Allain.

2 réactions sur “Allain presqu’île”

  1. accordmuet

    Cet hommage est sincèrement touchant. Si j’étais une artiste, j’aimerais connaître quelqu’un qui me ressente comme tu le ressens.

  2. Cath-Grain de sel

    Très belle page inspirée par Leprest ; ça fait plaisir d’en partager la passion ! Et vous l’évoquez superbement.
    Cet album est une merveille de bijoux ciselés, et le spectacle un grand moment.

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