« La Route », de Cormac McCarthy

La Route

La Route

Combien de temps faut-il pour aller loin, depuis nulle part ?
Cormac McCarthy n’est pas de ces écrivains qui tirent leur discours de dessous le manteau ou de la poche à cigare du pardessus.

C’est écrit tout près de l’os. D’une rectitude millimétrée à vous glacer le sang : c’est le temps de la survie. On est plus dans le brasier des existences, l’usage du monde ou je ne sais quel polaroïd, mais dans la cendre des molaires de notre espèce.

La narration s’installe et siège, sèche, implacable, comme un calendrier vous parle du siècle prochain, indifférent à l’Histoire des Hommes.

Un homme et son fils; seuls comme des pierres. Ils ont faim, parlent peu. Ils survivent. Le dialogue en général est rassurant, chez eux et pour nous c’est l’occasion d’un malaise croissant. Quelque chose se noue, on comprend peu à peu l’état d’un monde, le délabrement de l’ego, le saccage des dignités, les impérieuses nécessités de sujets sensés dans une situation absurde.

C’est bien vous la victime. Un homme et son fils, sont-ils eux ? Sont-ils nous ? Survivants vivants sur quoi ? Cap au sud, pour la chaleur; pas pour les autres. Les autres vous mangent. L’effroi. La route, seule, comme l’ultime de son espèce.

On est pas là dans l’Histoire. C’est l’Histoire qui a fini en nous. Dehors le temps assiège des grappes de fantômes, d’horreur, de riens, hier dégueulés par les métro, aujourd’hui ravalés par les habitats laissés tel qu’en eux-mêmes.

Quelle est la différence entre ce qui n’est plus et ce qui n’a jamais été ?

La mémoire d’un mourrant derrière son caddie peut-être. Aussi bancales l’un que l’autre. Ce roman est un trip infra-anthropologique.

Il faut une magnifique maîtrise du verbe pour hâter la conscience d’un lecteur vers l’innomable avec autant d’acuité. Nos deux protagonistes portent « le feu », et c’est bien en anthropologue du roman que l’auteur de « The Road » propose un souffle subtil affiné à la lumière d’une Terre mortifiée, cendrée.

Photo de Jamal Dajani du 17 mai 2014 à Homs, Syrie :

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