Que ta route chante

Le hasard (hasard ?) du calendrier de la vie est toujours déconcertant. Tandis que j’écrivais ce billet marronnier de nouvelle année avec la folle Brigitte en soutien littéraire, je me disais intérieurement que l’immortalité des génies est quand même bien pratique, et j’apprenais en même temps que Lhasa venait de mourir.

Stupeur froide. La glace.

Alors j’ai envie a posteriori de lui dédier, à elle tout spécialement, cet extrait que j’ai choisi de Brigitte Fontaine : pour qu’on se souvienne de ce soleil – chez elle c’était un soleil noir, de transparence des ombres, comme savent bien les reconnaître et les aimer les photographes noir & blanc.

Au fil de la présente rédaction, sans stratégie, sans objectif, j’ai mal au bide et l’évocation du soleil noir me fait subitement dériver vers l’image du disque noir tournant depuis plusieurs semaines déjà dans ma platine. C’est avec cette voix microsillonnée que j’ai appris à apprécier pleinement le tout dernier opus
de Lhasa l’ennivrante. Un hasard, ici aussi ?.. J’ai immédiatement accroché mon âme à ses deux premiers disques, mais résistai au dernier : peut-être trop clair dans son éponymie frontale, trop anglophone, je ne sais. Et puis le vinyl m’a conquis : hypnose parfaite, anesthésiant, quelque chose de la braise froide, de nature à ne laisser que des cendres. Parfaitement symptomatique. Un morceau brut de beauté pure. Il n’y a que le saphir le sciant méthodiquement qui sache sceller ce disque sépulture.

Et me voilà filant l’allitération;

La pochette carrée, sepia, avec son faciès tout en ombre portée, elle me regarde maintenant, posée là comme ces statues grecques aux yeux creux dont on reconnaît le regard depuis toujours. Elle est par terre, mais debout, en équilibre contre le tourne-disque, cette espèce d’iconologie me plaît, et me rappelle avec cette allure impérieuse tous ces moments d’intense ivresse ouïssive : sur la route du gévaudan quand j’ai grimpé au puy en velay, dans les lacets sanctuaires de la D3, pendant les insomnies blafardes, pendant les soirées d’intime amitié avec les nouveaux et les anciens amis. Parfois aussi, comme un flash de comète, en faisant une photo, une route qui chante me passait dans le corps.

En 1997 j’allumai distraitement la radio et entendis ces fabuleuses incantations. Elle n’avait pas trente ans. Elle chantai franco-mexicain, ça descendait comme une tramuntana, je me suis transporté illico chez le premier disquaire et la cherchant dans d’obscurs tiroirs je n’avais point vu l’affiche de deux mètres qui la mettait en pied sous le chapô « révélation de l’année ». C’est toute une symbolique qui caractérisera toujours mon lien avec cette artiste : si grande qu’on peut passer à côté en la cherchant dans les coins.

Si la vie me cache, on ne me trouvera pas.

Mourir un premier janvier, après trois disques qui se répondent en boucle indéfiniment, c’est une sorte d’estampille étrange pour une artiste inclassable. Je me souviens de la fascination exercé sur moi par La Llorona, de par son caractère incandescent, mais aussi par ce sens aigü de l’oeuvre entière : elle chantait des airs traditionnels en jonglant entre français et espagnol, écrivait ses textes tout en peignant sa propre pochette. Magnifique robustesse d’un visage inconnu, masculin, imposant de traits spartiates vivifiés par des couleurs typiques d’une influence latine. Une espèce de personnage gaucho au regard enfoncé, froncé, énigmatique. Cette dimension graphique me rappela Serge Gainsbourg, mais aussi et surtout Mano Solo (dont j’apprends chez Claude André qu’elle aimait à l’écouter). Ironie ou hasard disais-je, Mano que je suis censé aller voir à Paris vient d’annuler la tournée du début 2010…

Bells are ringing à présent. Il paraît que lors de sa dernière heure, la neige a sans cesse recouvert le pays de Montréal durant 40 heures. Pendant ce temps, Lhasa monte la rue comme un géant, elle aussi, elle aussi, loin devant

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