A moi le dois-je, A toi le dis-je

Je suis venu te voir aujourd’hui.
J’ai mis mon beau cuir, me suis caché sous ma casquette de feutre, ça t’aurait plu, tu aurais dit que je joue mon beau gosse.
Je t’ai consacré tout mon après-midi, sous un grand soleil froid éclatant et un peu solennel, et l’astre plein la gueule j’ai pris mon vieux destrier en direction de l’ouest, lieu de la dernière couche où tu es installée.
C’est une belle région, on sort de Toulouse et très vite on entre dans sa campagne irisée de gelée. C’est comme ça Toulouse, petit plein perdu dans l’espace. Tout fut calme, lent. A gauche et au sud, si on pousse un peu, on distingue les dents des Pyrénées découpés dans la scalpel de la lumière. Après 5 ou 7 kilomètres, c’est le Gers. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser tout le long de ce chemin au froid qui mord le béton. A celui qui enserre ton corps. Et aussi à ces deux frères, cette mère, ton père, à un noël de plus à vivre sans ta chaleur, sous le joug de ton drame.
Tu es derrière l’église, ou un peu sur son flanc, tu fais face à la route. La dernière fois que je suis venu te voir, c’était la première; j’ai le souvenir glacé d’un rectangle vide, dont j’ai reconnu qu’il était tien juste par une plaque avec les prénoms de tes amis gravés dessus, certains familiers.
J’ai débarqué là, longeant le mur qui mène à la dalle, avec cette mémoire d’image austère et dont l’absence de tout marque l’immense douleur de ceux qui sont pris de court par ton geste.
C’est, quand j’ai enfin marqué le pas, devant, que je suis resté stupéfait; je crois même, absent à moi-même quelques secondes, sans rien, vide, un souffle traversant, un muscle cardiaque palpitant encore de son propre élan : tu es couverte d’amour, de mémoires, de flammes. Des photos, de toi, partout, des bougies, des mots. Des photos surtout. Je t’ai reconnue là dedans telle que je t’avais connue, ta jeunesse, coquette, une promesse. Errant du regard sur toutes attentions, j’ai contourné, apprécié les détails, totalement englué dans une espèce de torpeur mêlée d’affection réifiée. C’était beau, toutes les marques de ces passages pour toi.

Il y a ton prénom, pour te dire, pour ton identité. Juste ton prénom. Ceux qui savent te devinent. On a pas oublié les notes de musique, et surtout les angelots que tu aimais tant. Partout. Jusqu’à celui-là, magnifique et gravé, à droite de ton prénom doré.

Et puis il y des dates aussi. Terrifiantes. Sidérantes. Elles disent quelque chose comme un couple parenthèse. Elles ne disent pas quoi une paire de parenthèses enlace. Deux bras refermés sur les émotions des survivants, et tes mains parfaites, et ta gorge résonnantes des grands rires, et des secrets, aussi, partagés derrière nos portes. Je dirai pas. Il y a tout, et rien, jusqu’à 21 juillet.
Comment as-tu pu te perdre à ce point, là-bas dans Paris, quand on te sait maintenant là dans ce patelin et sur ces terres si tranquilles ?
Ca fait drôle tu sais, d’être là debout devant ton souvenir couchée. D’ailleurs, on fait instinctivement une génuflexion. On se surprend à te parler, à sourire à une blague de toi retrouvée. Couchée oui, t’es couchée, tu t’es couchée, putain t’as largué la seule amarre.

  Je suis venu te voir aujourd’hui. J’ai mis un apparat, parce que tu aimais bien les vitrines.
Sur tes cahiers de lycéenne je t’avais souvent lue, ton prénom dans les marges, plus tard au bas de nos cartes postales. J’ai vu aussi, de nouveau, ton prénom en lettres dorées, frappées du dernier rayon jaune de l’après-midi, dans la pleine feuille de marbre.

Je suis venu te voir, j’ai vu où tu crêches. Je me rappelle, où c’était avant. Mais avant, c’était pas pareil. J’ai pas la clef, ici. Comment on fait pour déflorer le liège complice dans un coin de ton nouveau balcon, dis ? Dis.

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